Cyberstratégie Africaine, ou la nécessité d’une pensée stratégique du cyberespace

Cyberstratégie Africaine, ou la nécessité d’une pensée stratégique du cyberespace

L’évolution rapide des technologies modernes et la place grandissante que celles-ci ne cessent d’occuper dans tous les aspects de notre quotidien continuent de poser des questions de tout ordre (social, sociétal, économique, politique, militaire, stratégique, etc.) aux spécialistes et autres observateurs avertis. L’avènement des nouvelles technologies, telles que l’intelligence artificielle et de NBIC (Nanotechnologies, Biogénétique Sciences de l’Information et Sciences Cognitives) par exemple, donne du souffle à des courants de pensées tels que le “transhumanisme”! Cette idée que l’Homme pourra s’appuyer sur la modernité technologique et numérique pour dompter le vieillissement et vivre éternellement, laisse quand même à réfléchir…

Ceci n’est qu’un exemple parmi tant d’autres débouchés possibles de cette révolution en cours. Aujourd’hui il existe (en Occident et en Chine en tout cas) une “application” pour presque toutes les activités susceptibles d’être menées dans une journée, du lever au coucher du soleil. Et d’après toutes les prévisions, cette interaction entre l’Homme et le numérique n’ira que grandissante au point d’arriver à l’humain 2.0 qui, [dit-on], vivra plus de mille ans, avec un quotient intellectuel impressionnant et sans aucune ride sur le visage…en tout cas c’est ce que nous promettent les partisans du transhumanisme tels que les fondateurs de Google (Larry Page et Sergey Brin) entre autres.

Mais est-ce vraiment l’avenir que nous voulons pour notre société? Quels sont les acteurs ayant le contrôle sur ces technologies qui meublent nos vies? Quels sont les réels enjeux (à tout point de vue, notamment sécuritaire, défensif, politique, économique, stratégique, etc.) que cela soulève ? Quelles sont les questions que cela soulève sur notre modèle actuel de société et de quelle façon sera-t-il modifié ? Quelles actions pouvons-nous entreprendre pour que cette évolution reste conforme à nos valeurs et à notre vision du monde?  

Voilà autant de questions qu’aussi bien des politiques, des scientifiques, des militaires, des ingénieurs que des universitaires (et j’en oublie certainement) n’ont pas manqué de se poser face à ce phénomène relativement nouveau et pas encore maîtrisé. Si tous saluent l’impact positif que la révolution numérique peut avoir sur le développement des sociétés, ces acteurs ont bien observé que la rapidité et la profondeur des changements qui en découlent peuvent échapper à tout contrôle et aboutir à des dérives. Au delà des possibles  “humanoïdes immortels[1]”, les actes de cybercriminalité et autre cyberagressions connaissent une augmentation exponentielle, compte tenu de la surface d’attaque qui s’élargit au même rythme que la numérisation des processus et des moyens de production. Les réponses par la cybersécurité, et même la cyberdéfense, s’avèrent être aujourd’hui insuffisantes.   

C’est de là que vient la nécessité pour les Etats de mener une réflexion plus profonde sur la question, et d’élaborer une pensée des STIC adossée sur leur vision du monde. L’objectif est de mieux maîtriser l’aménagement du cyberespace, le développement et les usages de toutes ces nouvelles technologies, afin d’en tirer le meilleur au service d’une prospérité collective. Tout cela en essayant d’éviter ou de contenir toute forme de dérive menaçant nos valeurs et notre modèle de société. Pour pouvoir relever le défi, la plupart des grandes puissances a évolué vers une nouvelle façon d’aborder la question, un nouveau paradigme : la Cyberstratégie.

Genèse de la Cyberstratégie

Il existe une littérature de plus en plus abondante sur la notion de Cyberstratégie, considérée soit comme une évolution soit comme un nouveau pilier de la stratégie classique. Les premiers écrits introduisant le sujet comme tel datent de l’été 1993, lorsque John Arquilla et David Ronfeldt, auteurs et chercheurs à la RAND[2], ont planté le décor dans leur article de vingt pages, intitulé «Cyberwar is coming!». D’autres contributions des milieux militaires et universitaires étasuniens s’en sont suivies, pour aboutir en février 2011 à la publication par l’État américain de sa première stratégie internationale pour le cyberespace (international strategy for cyberspace).

Dans la même année, il s’est créé en France la chaire CATEX[3] de Cyberstratégie dont les chercheurs, depuis lors, ont publié une série de travaux permettant d’éclairer les acteurs publics et privés sur la question. D’autres chercheurs et experts se sont inscrits dans le même sillage dès 2012 pour publier des ouvrages cadres et majeurs, parmi lesquels “Cyberattaque et Cyberdéfense” [Daniel VENTRE, 2011], “Introduction à la Cyberstratégie” [Olivier KEMPF, 2012], “Cyberstratégie – l’art de la guerre numérique” [Bertrand BOYER, 2012], etc. L’ensemble de ces travaux et de ces publications a progressivement déblayé la voie à la vulgarisation de ce nouveau domaine d’étude dont les trouvailles restent toutefois relativement minces pour l’instant. La plupart des questions relatives à cela ne fait pas encore l’objet de recherches et d’études suffisamment approfondies pour répondre à l’ensemble des questions qui se posent. Mais vu l’intérêt grandissant pour le domaine, on peut être optimiste sur l’évolution de la recherche épistémologique.

Après avoir parcouru tous ces travaux et recherches, il en ressort une trame commune d’analyse: le constat que le cyberespace est un “milieu” de conflits et de confrontations, y compris entre états, l’examen de la façon dont ce constat impacte l’évolution de la “stratégie classique” et la nécessité de la repenser, l’introduction d’une nouvelle “stratégie de milieu” relative au cyberespace,l’examen des postures stratégiques et des représentations que se font les états puissants du cyberespace, et les propositions sur la façon dont chaque pays peut améliorer sa propre posture, etc.

Introduction à une Cyberstratégie Africaine

Au-delà des multiples divergences sur l’appréciation et la définition des concepts relatifs au cyberespace relevés par les auteurs eux-mêmes (différences de représentation et même de définition du cyberespace selon la doctrine des pays), le constat le plus frappant pour moi dans ces travaux est la totale absence du continent africain de toute grille d’analyse ou schéma de pensée! Dans l’essentiel de cette littérature, aucun auteur ne cite ni l’Afrique comme continent, ni même un pays africain pour indiquer quelle serait sa façon de percevoir le cyberespace et son évolution. Tellement absent qu’on dirait que, pour ces chercheurs, l’Afrique n’entre dans aucune de leur grille d’analyse stratégique, n’a aucune influence notable, aucun atout valable, bref, n’a aucune existence dans le cyberespace. 

Alors même qu’il est facile de démontrer la présence de l’Afrique et de ses 54 pays dans le cyberespace, qu’est-ce qui pourrait expliquer cette disparition dans l’analyse? Est-ce à dire qu’aucun pays africain ne dispose d’une stratégie ou d’une représentation connues du cyberespace? Existe-t-il un cyberespace africain ? 

C’est cette absence constatée et cette série de questions sans réponse qui m’ont poussé à plancher sur ce sujet. En Afrique, nous avons clairement un déficit de pensée stratégique relatif au numérique et au cyber. Nous faisons collectivement preuve d’une forme de suivisme sur l’adoption des concepts, des normes, des réglementations etc. promus par l’Occident ou les organisations internationales sous son contrôle (ICANN, IETF, W3C, etc.), lesquels (normes, réglementations, etc.) sont pourtant développés et décidés loin de nos préoccupations, et parfois contre nos intérêts. Nous nous réunissons même parfois en colloques, fora et autres conférences pour finir par conclure à l’adoption d’un catalogue de mesures bien souvent élaborées ailleurs… Nous n’avons jamais pris le temps de mener une analyse profonde sur tous les aspects et fondements théoriques de cette question, afin d’en dégager une vision stratégique endogène, permettant de formuler un discours propre et de le porter au sein des instances de gouvernance mondiale d’internet et du cyberespace.

Ces dernières années, nous assistons à une inflation de “plan du numérique” dans plusieurs pays africains, qui, malheureusement, témoigne plus d’un gadget politique à la mode que d’une volonté d’agir concrètement (car à quelques exceptions près, nous observons bien que ces plans ne sont ni suivis, ni évalués, et encore moins respectés). Et quand bien même, ces plans relèvent plus d’une série d’actions et de projets à réaliser calqués sur des modèles exogènes que d’une pensée stratégique profonde, transcrivant la représentation que nous nous faisons et la compréhension que nous avons du cyberespace en rapport avec nos propres valeurs civilisationnelles, afin de déterminer la façon dont nous souhaitons le développer. Autrement dit, en Afrique, nous ne posons que la question du “comment ?”, ce qui débouche sur l’importation des modèles technologiques préfabriqués. Le “pourquoi ?”, qui devrait pourtant être à la base de toute initiative, reste le grand impensé car se heurte aux objectifs consubstantiels à ces modèles qui nous viennent d’ailleurs. 

L’idée ici n’est donc pas de répondre à ces chercheurs pour la forme, mais de sonner l’urgence et la nécessité d’initier une réflexion doctrinale sur la façon dont on acquiert et consolide notre souveraineté numérique, en commençant par suggérer des fondements théoriques d’une pensée stratégique du cyberespace à partir d’une perspective africaine. On verra qu’en réalité cela dépasse largement le cadre technique et technologique. Il doit s’agir d’une stratégie à la fois politique, militaire et même d’intelligence économique, qui doit être au service d’une idéologie, d’une vision du monde. Dans notre cas, il s’agit clairement de concevoir et d’élaborer une vision afrocentrique du cyberespace. C’est globalement à cela que renvoie l’expression Cyberstratégie africaine, nouveau domaine d’étude que nous allons modestement inaugurer sur ce site afin, qu’à terme, l’Afrique puisse avoir une voix qui porte dans le cyberespace, qui soit perceptible dans ses politiques publiques et sa diplomatie, et que nul ne pourrait plus ignorer !

Le décor ainsi planté, n’hésitez pas à nous contacter si vous avez des propositions de publications, des suggestions ou autres remarques en rapport avec ce sujet.


[1] Expression extrait dans l’article intitulé «Demain nous serons tous immortels: Nous avons rencontré le premier homme bionique du monde» par dans le journal  20minutes https://www.20minutes.fr/arts-stars/culture/2257847-20180420-demain-tous-immortels-rencontre-premier-homme-bionique-monde

[2] Fondée en 1948, la RAND Corporation est une puissante institution américaine de recherche avec un réseau de plus de 3000 chercheurs dans le monde, qui se donne a pour objectif d’améliorer la politique et le processus décisionnel par la recherche appliquée et l’analyse stratégique, au service des intérêts Américains (administration, armées, secteur privé).

[3] Inaugurée en novembre 2011, la chaire Castex de Cyberstratégie, du nom de l’amiral Castex, fondateur de l’IHEDN, est née du constat que les cyberattaques sont de plus en plus nombreuses, sophistiquées et efficaces. http://www.cyberstrategie.org/?q=fr

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Ingénieur de formation, Entrepreneur et Consultant en Cybersécurité et Cyberdéfense, je milite et travaille pour une transformation numérique "sécurisée" en Afrique à travers plusieurs activités. Auteur d'un livre et de plusieurs articles, je suis promoteur de la startup ENA-Group qui conseil et accompagne les organisations africaines dans leur réflexion stratégique et développement des solutions autour du cyber. C’est aussi dans cette optique que j’ai fondé le « Laboratoire Africain de Cyberstratégie », et que j’enseigne la " Cyberstratégie Africaine" à l'EPA (Ecole Politique Africaine) de Paris.

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